La route

Fin de la première semaine :
c’est bon, je ne rêve pas.
Ça a commencé, et il y en a
pour des années ! (Et j’aime ça.)

Toujours émouvants, ces moments symboliques (à la con, ironise mon moi d’il y a 20 ans). Le samedi 12 novembre, je referme la maison. On peut passer par derrière sans effort et me piquer tous mes outils, mais bon, il y a deux écoles à ce sujet : la mienne, partagée par celle de X., qui connaît bien son village, et selon laquelle il n’y a aucun risque. Et celle de Mme le maire, qui semble voir des maraudeurs (et des « drogués » !) partout. Moi, en dix jours, je n’ai vu que des chats, la nuit. En guise de drogués, quelques fumeurs de joints. On voit le niveau (et on comprend pourquoi j’ai anonymisé le nom du bled, afin que Google ne remonte pas ce blog si les édiles cherchent ce qu’on dit en ligne de leur village).

Grâce à un passant du village, le genre vieux monsieur intarissable car très seul, on a aussi Alex et moi une anecdote savoureuse à raconter sur les oiseaux migrateurs qui vont vers l’Afrique, mais je la garde pour les tristes journées d’hiver (en même temps, avec cette première moitié de raisonnement, la seconde se déduit facilement) afin de me remonter le moral (mieux vaut en effet en rire) avec la connerie ordinairement raciste, ou l’inverse, des pauvres gens qui vivent depuis toujours dans la peur du Sarrasin. X. m’avait prévenu en juillet : « Ici, c’est 50 % de fafs, et 50 % de gens de gauche. » Je lui avais répondu ce qui me semble être hélas la triste vérité : « C’est pareil chez moi. » Ça s’appelle la ruralité. Campagne, terre de contrastes !

On pensait faire trois allers-retours
le samedi matin, on a chargé la mule
lors du deuxième, et puis voilà.
La prochaine fois, j’apporterai
une balance pour bien tarer les sacs…

Bref, après avoir fermé la maison et rendu le gîte (pendant que j’étais dans la maison pour prendre les mesures au télémètre laser et sécuriser la fermeture de tous les volets en cas de tempête, Alex faisait le ménage de fond en comble à Massac), on a rejoint Areski à Gruissan et on s’est gavés de fruits de mer au même endroit qu’une semaine pile auparavant avec Claire : à La Perle gruissanaise. Les lecteurs attentifs auront remarqué qu’Areski aura brillé par son absence sur ces pages, alors que j’annonçais son retour parmi nous dès le lundi : hélas, le démarreur de sa voiture l’avait lâché.

Les lecteurs très attentifs (des lectrices, à n’en pas douter) auront remarqué que j’avais teasé une anecdote concernant « le traducteur de Milan Kundera » dans le premier texte de cette série. Au bar, quand on est allés dire au revoir à X., on est tombés sur une Hollandaise en tenue d’apicultrice qui nous a raconté la mort d’une demi-douzaine de ses ruches et tous les déboires dus au dérèglement du climat. Son mec, un Wallon, est arrivé, très sympa ; ils nous ont raconté leur rencontre, 20 ans auparavant, et leur descente en vélo des Pays-Bas jusqu’aux Corbières, leur plaisir d’habiter là (près de Limoux, si j’ai bien compris) depuis de longues années.

Incapable de cadrer en même temps
que je me sers de ce foutu laser.
Les cotes ont été prises, je vais
pouvoir tracer un plan sommaire
pour acheter la bonne longueur de
tuyaux, gaines, câbles, veaux,
vaches, cochons…

Quand il a appris mon métier, il m’a demandé si je ne connaissais pas un certain François Hirsch, « star de la traduction ». En fait, il a dit ça à peu près comme ça : « Alors tu dois connaître un ami, qui est une star parmi les traducteurs. » Je lui ai expliqué, un peu honteux, qu’à part quelques noms découverts dans ma jeunesse, et ceux des stars les plus médiatiques de la discipline, Brice Matthieussent, Claro, Josée Kamoun tant qu’on y est (dont je ne connais pas le travail mais dont la nouvelle traduction de 1984 a fait grand bruit dans le landerneau), Robert Pépin (on n’oublie pas un nom pareil, surtout quand c’est en lisant Un privé à Babylone de Brautigan), bref, non, je ne connais pas François Hirsch.

— Il a traduit Cormac McCarthy, et c’était le traducteur de Kundera quand il écrivait encore en tchèque.

— J’ai lu tout Kundera quand j’avais 20 ans, moi je me souviens surtout d’un certain François Kérel.

— Oui, c’est lui. C’est le nom qu’il utilisait au début. C’était un ami. Il est mort l’an dernier.

S’ensuivit un vibrant hommage à ce vieil ami, qui traduisait aussi (et surtout ?) des poètes. Mon pote Areski étant poète et traducteur, je me suis promis qu’on irait boire un coup avec ce couple inattendu, auquel j’ai transmis mes coordonnées et que je recroiserai sans doute au bar.

La dame aux abeilles étant grande lectrice de McCarthy s’était étonnée un jour de voir The Road sur le bureau du vieux monsieur lettré qu’elle avait rencontré je ne sais plus comment, au marché de son village, ou un truc comme ça. Il était justement en train de le traduire. Ça faisait des années qu’elle se demandait pourquoi les livres de McCarthy, qu’elle adorait, n’étaient pas traduits en français. C’est beau, comme rencontre, non ?

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’y ai vu comme un signe. Un signe de quoi, aucune idée ! Mais les Corbières m’en ont déjà envoyé un paquet, de signes favorables.

On quitte le gîte et je me prends pour ce que je ne suis pas. Ceci dit, la GoPro qui a filmé ces vidéos bien plus nettes et stabilisées (au cas où vous auriez remarqué) servira sans aucun doute à documenter certaines étapes des travaux. (Quant au rétro, no comment.)

Après la ventrée de bulots et d’énormes crevettes, j’ai laissé Alex à l’aire de covoiturage de Narbonne et j’ai pris la mienne de route. Lentement. J’ai, comme souvent, dédaigné l’autoroute. Le budget de la semaine était de toute façon explosé. J’ai dormi à Castelnaudary après avoir mangé un (bon) cassoulet. Le lendemain, il faisait un temps splendide et j’ai mis plus de dix heures à remonter par la N21 (Bergerac, Périgueux, Limoges) en faisant une halte à Agen pour déjeuner. J’en avais déjà fait une à Toulouse sur les coups de 11 heures pour revisiter quelques souvenirs de la ville, boire un café et pisser un coup à l’hôtel des Beaux-Arts. Heureux de constater que le Filochard, juste en face, le bar mythique où j’ai découvert les vertus du chouchen en 2001 (et qui m’a clairement inspiré au moment d’en commander 12 caisses pour mon propre bar deux ans plus tard), existe toujours.

Bref, je suis rentré lentement, je ne voulais pas m’arracher au Sud-Ouest. Comme d’habitude depuis un an, j’ai tout fait aussi pour éviter Brive. Pour ça, la diagonale Périgueux-Limoges a du bon. La nuit m’est tombée dessus quand je traversais Limoges, justement. Il me restait de moins en moins d’essence ; toutes les stations que j’avais passées sur la N21 depuis Bergerac étaient vides et fermées. J’ai pu remplir sur l’autoroute A20. Fin de l’angoisse légère qui commençait à me gonfler (alors qu’il me restait encore de quoi faire 60 bornes, mais bon, l’aventure du mercredi soir était encore fraîche).

Le lendemain, en me réveillant chez moi sous un ciel gris foncé et une tonne de flotte, j’ai découvert que ma remorque n’avait pas survécu à ce dernier long voyage. L’arceau métallique a cassé, donc la bâche n’est plus soutenue. Je vais tout enlever, j’aurai une remorque lambda. C’est la vie. Ce sera plus pratique pour charger.

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