T’en veux, du plâtre, hein ? T’en veux, de la brique pilée ? Du sac à gravats percé ? Du sac à gravats qui s’envole par demi-douzaine dans la nature (true story) ? Un peu comme Alex, en tenue de ville, inconscient des dangers :
les outils, balayer, rassembler les tomettes
intactes qui traînaient un peu partout
et remplir puis vider les premiers sacs de
gravats, la démolition à proprement parler
a commencé le mardi 8 novembre, toujours
sous un ciel d’un bleu insultant.
Qu’on se rassure, à part cette petite prise de risque initiale, on a porté nos masques toute la semaine, parce que tu te rends très vite compte que tu respires des saletés dans un espace confiné où des petits malins tapent comme des sourds sur des coffrages en plâtre ou des cloisons, pour certains (votre serviteur) avec un swing velouté dans le maniement de la massette (et non pas du marteau + burin comme Alex : moi j’aime bourriner), genre revers à deux mains de Borg en 1977 : amorcer le mouvement et laisser faire la raquette, pardon, la massette, l’accompagner, c’est tout. C’est elle qui va virer les briques une à une comme dans Arkanoid, et…
– C’est pas un peu fini, ces références de vieillard ?
Si, pardon. Alex, puis Vérène, ont donc détruit cette douche en briques plâtrières. On aurait vraiment dit un truc assemblé à la hâte pour pouvoir se doucher sur le chantier, hein ? Eh bien non. Elle faisait partie des meubles (façon de parler), et c’était le seul point de lavage de toute la maison, ce qui n’a pas semblé étonner N., le sympathique voisin maçon venu cette après-midi-là me filer plein de conseils : « Ah ben les anciens et l’hygiène, hein… » Le dernier occupant de la maison est mort il y a une quinzaine d’années, mais elle semble avoir été abandonnée des décennies plus tôt.
Lundi, la veille donc, on avait commencé par prendre possession des lieux, ce qui n’est pas anodin : comme c’est très grand, sur trois niveaux, et qu’il y a tout à refaire, il faut du courage pour se lancer et comprendre par où commencer. C’est pourquoi je ne remercierai jamais assez Claire, Vérène et Alex de m’avoir soutenu pour ces grands débuts. En réalité, elles et il ont (prends ça, correcteur automatique) plus travaillé à la démolition à proprement parler que moi : j’ai passé une bonne partie de la semaine en voiture, pour aller faire des courses de trucs qui manquaient, ramener Claire à la gare le mardi après-midi, essayer de trouver de quoi réparer la remorque, etc.
Mercredi : galères mécaniques en veux-tu en voilà

Car oui, le mercredi matin, la manivelle de la roue jockey de la remorque m’est restée dans la main. Grosse galère, surtout que je ne m’imaginais pas pouvoir la raccrocher tout seul, en la soulevant. Il s’avère, je m’en suis rendu compte le soir même, que je le peux : même si elle pèse 260 kilos (cf. Le sang des corbières), on ne soulève que ce que l’essieu ne soutient pas. Mes cours de physique sont bien trop lointains pour que je m’explique ça (et ça m’énerve), mais quoi qu’il en soit, j’arrive à la soulever et à la traîner par petits sauts de 50 centimètres si besoin, et avec un effort un peu plus conséquent, boum, je l’accroche à la voiture.
« Bordel, ça y est, première galère, dès le troisième jour », je pense. À cause du stress, je n’arrive pas à décrocher la remorque, et je pense alors que c’est parce que la roue jockey joue normalement un rôle de soutien crucial, qu’elle m’aide à soulever la remorque (ce qui est parfaitement idiot, car quand je la soulève, la roue ne touche plus terre, mais bon, le stress, que je te dis). Je me sens bête et impotent. Je vais avoir besoin d’aide, pas le choix. Je descends la voiture et la remorque devant le bar. X., le patron, m’aide à décrocher puis raccrocher la remorque, au début à deux on galère aussi, ce qui me rassure, puis il trouve la gâchette de déblocage et me la montre, à moi qui ai déjà instinctivement actionné cette saloperie une dizaine de fois depuis l’achat de la remorque. BREF. Merci patron. Le décrochage ne pose aucun problème. Le raccrochage, on le fait à deux, et je ne me sens pas d’essayer tout seul devant lui. Fierté masculine à la con, je suppose.

Je décide donc de ne plus décrocher la remorque et d’aller faire mes courses avec. Je commence à maîtriser (à mieux allier théorie et pratique, plutôt) les manœuvres du genre demi-tour, donc ça ne me fait pas trop peur. C’est donc parti vers le Bricomarché de Lézignan, où je prends des goupilles plus ou moins au pif (sans avoir mesuré le trou de l’axe de la manivelle, évidemment) et une perceuse-visseuse Bosch 18V. J’ai déjà la ponceuse et la scie sabre chez Bosch « vert », et vu le prix prohibitif des batteries, je préfère continuer dans la même gamme d’outils. Au passage, je déconseille vivement l’entrée de gamme Makita que j’avais achetée comme un pigeon (en même temps, t’as vu le prix ?) et qui s’est avérée incapable de percer dans la brique même à puissance maximale et en mode perforateur. Surtout qu’elle n’accepte que des batteries dédiées, contrairement à tout le reste des machines Makita (qui sont de la grosse balle, comme disent les jeunes de cette fabuleuse uchronie dans laquelle j’habite toujours dans le 91 et qui a pour titre Ma jeunesse). Bref, bien lire les avis d’acheteurs précédents avant de claquer du fric dans le vide. Bon, j’ai quand même une jolie valise Makita pleine de forets, de mèches et d’embouts de vissage, c’est déjà ça.
Je rejoins Vérène et Alex au bar, on déjeune en terrasse, c’est le bonheur, vraiment. Le soir, je veux déposer la remorque au gîte avant d’aller déguster les pinards du domaine de Dernacueillette, juste à côté. Alex monte avec moi. Puis je me rends compte que j’avais décidé au contraire de ne plus rouler avec la remorque car la roue risque de tomber (c’est la manivelle qui l’empêche de tomber en temps normal). Bref, je suis perturbé. Qu’à cela ne tienne : je fais demi-tour. Un chemin de terre m’y invite, j’y engage la voiture, j’avance pour bien aligner la remorque, et… le moteur a des ratés. Vraiment au meilleur moment. Comme je ne suis pas seul, je ne traite personne de sale pute (merci Alex de m’avoir imposé malgré toi un calme apparent), et j’invente une théorie comme quoi peut-être la pompe à essence, en pente, peine à aller chercher les quelques litres restants dans le réservoir et que ça va repartir quand je vais redescendre sur la route, à plat donc, bref, c’est la merde et surtout je ne comprends pas comment c’est possible. Certes, la jauge de la Sainte Mercos (hommage en passant à Farine de blé) ne marche plus bien depuis que le réservoir a été changé il y a trois ans, mais j’ai pris l’habitude de faire des règles de trois avec les chiffres de consommation et de kilométrage annoncés par l’ordinateur de bord, et… bordel de pute à cul, j’ai beau prendre ce problème de niveau CE2 dans tous les sens, il doit me rester trois litres, de quoi faire 30 bornes et je comptais aller faire le plein en fin de journée à Mouthoumet, qu’on n’aille pas répandre des racontars sur ma supposée inconséquence, hep ! toi là-bas, je te vois.
Mes calculs sont bons. Mais la voiture ne redémarre pas. Et sans moteur, pas d’accessoires, donc pas de direction assistée, donc manœuvre encore plus dure. (La manœuvre en question consiste à braquer à gauche pour orienter la remorque vers la droite, puis de rebraquer dans l’autre sens quasi immédiatement – mais sans pouvoir vraiment freiner, car le circuit de freinage dépend aussi du moteur et va se bloquer dans trois ou quatre appuis sur la pédale, et il me faut des freins pour garer la voiture en toute sécurité le temps d’aller chercher de l’essence – pour que l’attelage recule sur la route suivant la trajectoire idoine, et tout ça sans que la remorque ne se mette en portefeuille ni que l’avant de la voiture ou la remorque elle-même ne tombe dans le fossé. Fun times.)

J’abandonne tout de suite la manœuvre, qui est impossible surtout à cause des freins et de l’impossibilité de corriger en réavançant, moteur en rade oblige. On va se garer le plus proprement possible. J’en ai vu d’autres, mais cette fois j’ai un gros truc au cul avec lequel je suis encore en train de faire connaissance. Priorité numéro un : dans l’urgence, décrochage de la remorque. Comme la route est quand même un peu en pente aussi, bien que moins raide que le chemin de terre (qui lui est à vue de nez à 12-13 %), il faut faire attention à ce que la remorque ne se mette pas à dévaler la pente pendant qu’on la tient, donc il faut la poser vite fait par terre sans s’exploser le pied. Ça y est, c’est chose faite ! Mais elle gêne encore, là, au milieu de la route. C’est à cet instant que je me rends compte que je suis assez fort pour la soulever tout seul (ouf, ce sera sans doute utile par la suite), et j’arrive donc à la caler, en la traînant un peu, sur le côté de la route, où elle gêne… moins. Je descends la voiture un peu plus bas. Le chemin de terre de la mort est sous l’indication « Av. de Maisons » sur la photo aérienne ci-contre, et il grimpe à mort en partant de la route, qui, elle, descend vers le haut de l’image. Je laisse donc descendre la Sainte Mercos en faisant très attention car je me doute bien que le circuit de freins s’épuise (je m’arrête deux fois en repassant en P avant de repartir, pour ne surtout pas prendre de vitesse), et je la gare là, sur un replat, avec les feux de détresse of course (on sait vivre), à l’angle de la rue du Château-d’Eau.
Pendant ce temps-là, Alex a appelé Vérène, qui est déjà trois ou quatre bornes devant nous dans la pampa, et qui va nous sauver la mise. C’est pendant qu’on l’attend que je comprends ce qui s’est passé, et c’est un soulagement, car la logique reprend ses droits (le surnaturel, ça m’a toujours gonflé, je préfère la SF au fantastique, sauf quand c’est Lovecraft) : dans l’excitation de l’arrivée avec Claire et Alex le samedi, en remontant de la mer, j’ai fait le plein mais totalement oublié le geste que je fais systématiquement pour bien savoir où j’en suis (je rappelle que ma jauge déconne à pleins tubes) : remettre à zéro le compteur kilométrique journalier (enfin, l’autre, celui qui dit « depuis remise à zéro », justement). Je m’en étais rendu compte le lendemain matin après avoir roulé environ 50 kilomètres, à 10 litres aux 100, et j’avais donc prestement remis à zéro en me disant « fais gaffe, souviens-toi que tu as 55 litres dans le réservoir, pas 60 ». Et j’avais complètement oublié ce détail, ce qui fait qu’au lieu des 57 litres que je calculais, c’étaient 62 litres que la caisse avait glougloutés. Elle est donc tombée en panne avec – 2 litres dans le réservoir. Deutsche Qualität.
Dans la confusion générale, Vérène décide, pour aller à la station-service de Mouthoumet, de passer par Massac, le bled où on dort, et je la contredis car je serais plutôt passé par Laroque-de-Fa, mais elle insiste, elle a l’air sûre d’elle. Ce n’est qu’au retour, après avoir mis presque trois quarts d’heure à aller à Mouthoumet, que je trouve l’argument imparable, d’ordre géométrique. Massac décrit un gros triangle équilatéral avec l’axe Monbled-Laroque-Mouthoumet, donc on a fait trois fois le kilométrage nécessaire puisqu’il suffisait de se taper un seul côté du triangle. Un détour d’une bonne demi-heure. Une bonne balade, quoi. Pas de quoi s’inventer un stress pour rien. N’empêche, je ne déstresserai que quand j’aurai fait passer ma carte bleue sur la pompe puis rempli et démarré ma bagnole. Tout marche comme sur des roulettes. Du coup, je vide le jerrican de 10 litres dans la bagnole alors que la nuit est déjà tombée. Alex et Vérène étant déjà repartis vers le domaine de Dernacueillette pour déguster du vin, je raccroche la remorque, je force le destin et je vais la poser au gîte (la roue jockey ne tombe pas), et enfin je rejoins les amis au domaine du « vigneron d’altitude » Guillaume Boussens.
On ne se rend pas compte avant de coucher les choses par écrit qu’elles vont prendre autant de place. Il y aura donc une suite très prochainement (mais je changerai de titre, cette fois). En voilà du cliffhanger…